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L'acheminement de l'eau de la source à la fontaine dans la plaine des Vosges

Dossier IA88031180 réalisé en 2016

Fiche

Si la construction d'une fontaine privée sur une source, selon le fonctionnement courant dans les Vosges granitiques, est relativement simple, il en est autrement lorsque l'eau est partagée entre les habitants de la commune. Les travaux prennent alors une dimension bien plus importante dans la plaine, afin de réunir la source, de la conduire et de la distribuer aux plus près des besoins. Les archives conservent ainsi les témoignages des questions techniques et financières auxquelles les communes ont été confrontées pour apporter l'eau jusqu'aux fontaines au cours du 19e siècle.

1. L'aménagement des sources

1.1. L'utilisation des sources connues de longues dates

Afin de garantir l'approvisionnement des habitants, il est nécessaire d'entretenir régulièrement les installations de captage et de distribution de la source. A défaut de réparations régulières, les eaux se perdent dans le terrain qui devient boueux, et n'arrivent plus à la fontaine. A partir de la fin du 18e siècle, les communes vont veiller sur les sources existantes en couvrant celles qui étaient jusque là à l'air libre, les protégeant ainsi des pollutions (eaux de ruissellement, végétaux, animaux…). Elles en profitent pour créer des petits réservoirs afin de réguler le débit, et de le canaliser plus efficacement vers la fontaine. Ces édicules portent des appellations variées : amas d'eau, puisard, chambre de source, bouge d’enchambrement, récipient, réservoir, château d'eau, bac.

Lorsque cette source est située dans le village, une fontaine ou un lavoir est généralement construit directement dessus ou à côté. Ouvert sur la voie publique, on pouvait y puiser directement.

Fontaine de la rue des Maladières à Châtillon-sur-Saône, vue d'ensemble de trois quarts droit du puisardFontaine de la rue des Maladières à Châtillon-sur-Saône, vue d'ensemble de trois quarts droit du puisard

Fontaine de Sercoeur, plans, coupes et élévation du bouge d'enchambrement avec puisard et de la fontaine dressés par Victor Adam, architecte en 1862 (AD88 - 2O479/11)Fontaine de Sercoeur, plans, coupes et élévation du bouge d'enchambrement avec puisard et de la fontaine dressés par Victor Adam, architecte en 1862 (AD88 - 2O479/11)

Petite Fontaine de La Vacheresse, plans et élévation des fontaines et du bouge d'enchambrement fermé, dressés par Michaux (architecte) en 1840 (AD88 - Edpt495 1M1/14)Petite Fontaine de La Vacheresse, plans et élévation des fontaines et du bouge d'enchambrement fermé, dressés par Michaux (architecte) en 1840 (AD88 - Edpt495 1M1/14)

Mais le plus souvent, les sources jaillissent hors des zones d'habitation. La chambre de source prend alors différentes formes selon les espaces et les époques. La plupart est enterrée, ne laissant dépasser qu'un regard permettant son entretien. Les autres sont couvertes d'une petite construction en pierre de taille fermée par une porte de bois ou de fer. Dans le centre des Vosges, elles évoquent régulièrement un petit temple à fronton triangulaire (Hautmougey, La Haye, Montmotier, Tremonzey, Villotte, Sercoeur, Haillainville notamment).

source de la fontaine la Valverde à Domptail, vue d'ensemble de trois quarts droit de la facade antérieure.source de la fontaine la Valverde à Domptail, vue d'ensemble de trois quarts droit de la facade antérieure. fontaine et amas d'eau au-dessus de la route des Sauniers à Trémonzey, vue d'ensemble de trois quarts gauchefontaine et amas d'eau au-dessus de la route des Sauniers à Trémonzey, vue d'ensemble de trois quarts gauche

Les plus anciennes et les plus modestes chambres de sources étaient en bois, à l'exemple de celle réparée en 1827 à Sercoeur (sources : AD88 - 2O479/11). La source chambrée en bois de Pallegney a été remplacée dès que possible, en 1828, par une nouvelle en maçonnerie de moellons et de pierres de taille, surmontée d’une voûte en plein cintre (sources : AD88 - 2O356/9). La plupart est ainsi construite en pierres locales, certaines datant du début du 20e siècle ayant toutefois été réalisées en briques de laitier (Pleuvezain), tandis que les plus récentes sont en béton.

1.2. Le besoin de découverte et d'exploitation de nouvelles sources.

Les besoins en eau sont en augmentation importante tout au long du 19e siècle en raison du développement de la démographie humaine et animale, et de la volonté de créer des lavoirs et fontaines ostentatoires démontrant la richesse et la modernité de la commune. De plus, l'élaboration des thèses hygiénistes favorise l'utilisation de plus grandes quantités d'eau par personne. Il est alors nécessaire pour les communes de trouver de nouvelles sources afin répondre à la demande.

Des fouilles sont entreprises dans les terrains les plus propices pour rassembler les eaux. Leur découverte semble assez empirique, les architectes n'intervenant souvent que lorsqu'un écoulement conséquent a été confirmé pour la mise en œuvre d'un projet complet comprenant l'enchambrement de la source, la conduite et les fontaines.

Lorsque les filets d'eau identifiés sont trop faibles, ils peuvent être regroupés pour former un débit d'eau suffisant pour alimenter les nouvelles fontaines. Il arrive aussi régulièrement qu'une nouvelle source soit adjointe à une ancienne conduite. Même si les villes et villages sont bien équipés à la fin du 19e siècle, de nouvelles nappes d'eau sont encore mises en exploitation pour augmenter les débits existants et alimenter les nouveaux quartiers.

Lorsque l'eau n'est pas jaillissante, il est nécessaire de la drainer vers un amas d'eau, comme ce fut le cas en 1829 à Romain-aux-Bois selon les indications de A. Mathey fils (architecte à Neufchâteau). Le terrain est aménagé avec une couche de glaise, surmontée de conduites d'eau en tuiles, puis de pierres sèches, d'une épaisse couche de mousse et enfin de terre. L'eau est ainsi récoltée dans un réservoir souterrain en pierre de taille, puis dirigée vers les fontaines par une conduite en fonte (provenant de la fonderie de Vrécourt).

Coupe de l'enchambrement de la source de Bontemps à Romain-aux-Bois, dessinée par A. Mathey, architecte en 1829 (sources : AD88-2O412/10).Coupe de l'enchambrement de la source de Bontemps à Romain-aux-Bois, dessinée par A. Mathey, architecte en 1829 (sources : AD88-2O412/10). Coupe de la conduite en fonte de la source de Bontemps à Romain-aux-Bois, dessinée par A. Mathey, architecte en 1829 (sources : AD88-2O412/10).Coupe de la conduite en fonte de la source de Bontemps à Romain-aux-Bois, dessinée par A. Mathey, architecte en 1829 (sources : AD88-2O412/10).

Si l'eau est abondante dans les Vosges, elle n'est pas également répartie, et il n'est pas toujours évident de trouver des sources suffisamment abondantes pour alimenter toutes les fontaines. Parfois les recherches restent infructueuses, comme à Montmotier en 1870. La municipalité doit alors se résoudre à la construction de quatre puits dans le village dont un près de la maison d’école (sources : AD88 2O323/10).

Au cours du 19e siècle, de nombreux puits ont été creusés, à la fois dans les maisons ou sur les usoirs pour subvenir aux usages personnels de la famille, mais aussi sur la voie publique pour alimenter une fontaine par une pompe en fonte. A l'ouest du département au 20e siècle, certains ont aussi été forés par les éleveurs dans les prés pour alimenter leurs troupeaux au moyen d'une éolienne dite "moulins américains".

L'approvisionnement en eau de la communauté est ainsi une préoccupation particulièrement importante notamment en cas de sécheresse, afin d'éviter aux habitants d'être contraints d'utiliser l'eau des rivières ou de parcourir plusieurs kilomètres pour quérir de l'eau propre dans les villages voisins.

1.3. Le passage de l'Abbé Paramelle dans les Vosges

Aussi, lorsque le passage de l'Abbé Paramelle dans des Vosges est rendu possible, plusieurs communes vosgiennes l'invitent avec empressement. L’Abbé Jean-Baptiste Paramelle (1790-1875) est en effet défini comme un ecclésiastique hydroscope, un chercheur de sources originaire du Lot. Touché par la problématique du manque d’eau, il obtient l’autorisation par son évêque d'apporter son aide hors de sa paroisse. Il parcourt ainsi la France au cours du 2e quart du 19e siècle en allant là où les demandes sont les plus nombreuses (par exemple, il avait reçu plus de 1500 demandes pour le Var en 1830). L'identification de plus de 10 000 sources lui est attribuée. Il fixe ses honoraires pour chaque source découverte en fonction de la distance :

-10 francs, dans le département du Lot

-15 francs, dans les six départements circonvoisins : Dordogne, Corrèze, Cantal, Aveyron, Tarn-et-Garonne et Lot-et-Garonne

-20 francs, dans les départements qui sont contigus à ces derniers

-25 francs, pour l'Ardèche

-45 francs, pour les autres départements, dont les Vosges.

Il se rend dans les Vosges en avril ou mai 1847. Les archives conservent ainsi la trace de sa visite au moins dans les communes d’Autigny-la-Tour, Girmont, Harmonville, Moriville, Offroicourt, Romont et Vincey. Il est également sollicité à Trampot le 2 juin 1849, lors de son passage dans le village voisin de Leurville (Haute-Marne). Pour chacune, il indiqua l’emplacement de points d'eau exploitables qui furent l’objet d’aménagements par les communes au cours de la décennie suivante, créant de nouvelles fontaines ou lavoirs. Malheureusement, ces sources découvertes sont assez inégales et certaines commencent déjà à tarir en 1875 (Harmonville).

Autodidacte, il sait observer la géographie des lieux, comprendre la géologie et en déduire les écoulements souterrains. Inciter à dispenser ses connaissances, il publie « L’art de découvrir les sources » (Dalmont et Dunod libraires-éditeurs, 1856), où il expose ses principes et méthodes. Dans cet ouvrage, il est mentionné qu'au moins 25 sources ont été trouvées dans les Vosges en 1847, dont 6 aux environs de Rambervillers.

Les succès de ces recherches d’eau basées sur la connaissance hydrogéologique qui ne relève pas de la « magie des sourciers », ouvrent la porte vers le développement de professionnels spécialisés à la fin du 19e siècle.

1.4. L'intervention des géomètres et des ingénieurs.

A partir des circulaires de la Direction de l’hygiène publique du 10 décembre 1900 et du 3 novembre 1902, les projets d’adduction en eau potable des collectivités doivent être supervisés par un géologue spécialiste qualifié pour l’étude « hydrogéologique » appartenant au Service de la carte géologique de France, dépendant du Ministère des Travaux Publics. Son analyse porte sur l’origine des eaux, sur les contaminations possibles et les moyens pour les prévenir (travaux de défense, mode de captage, périmètre de protection…). Il n'est pas chargé de trouver les sources.

Cette recherche est confiée à des géomètres ou ingénieurs spécialisés, tel qu'on peut le voir à Vincey en 1904 : M. Rougier, géologue et ingénieur hydrologue domicilié Champcevinel (Dordogne) indique la localisation d'eau provenant de sources ou d’infiltrations, et promet à la commune 100 000 litres d’eau en 24h. Le terrain et l'eau sont ensuite examinés par M. Velin, professeur de géographie physique à la Sorbonne (Paris) et géologue, qui a été désigné pour le département des Vosges par le Ministère de l’Intérieur (AD88 - 2 O 544/11).

A cette époque, il est également fréquent que la qualité de l'eau soit examinée à travers l'analyse de sa composition. Par exemple, la source de « La Haute Ruelle » à Moyenmoutier a été analysée en 1900, avant la conception du projet d'adduction par M. Bardy, pharmacien à Saint-Dié, et le laboratoire du comité consultatif d’hygiène publique de France (Ministère de l’Intérieur). L’eau s'est avérée pure et pouvant servir aux usages domestiques et alimentaires (AD88 - 2 O 331/11). Utilisée depuis plusieurs décennies pour les eaux thermales, cette méthode se diffuse alors pour les eaux communales destinées à la consommation publique, grâce à une analyse chimique, un examen bactériologique, et à l'établissement de sa composition et de son degré hydrotimétrique (dureté de l'eau).

Résultat de l'analyse de l'eau réalisée pour Ville-sur-Illon en 1893 par le laboratoire du comité consultatif d’hygiène publique de France (1/3) (sources : AD88 - 2 O 331/11)Résultat de l'analyse de l'eau réalisée pour Ville-sur-Illon en 1893 par le laboratoire du comité consultatif d’hygiène publique de France (1/3) (sources : AD88 - 2 O 331/11)Résultat de l'analyse de l'eau réalisée pour Ville-sur-Illon en 1893 par le laboratoire du comité consultatif d’hygiène publique de France (2/3) (sources : AD88 - 2 O 331/11)Résultat de l'analyse de l'eau réalisée pour Ville-sur-Illon en 1893 par le laboratoire du comité consultatif d’hygiène publique de France (2/3) (sources : AD88 - 2 O 331/11) Résultat de l'analyse de l'eau réalisée pour Ville-sur-Illon en 1893 par le laboratoire du comité consultatif d’hygiène publique de France (3/3) (sources : AD88 - 2 O 331/11)Résultat de l'analyse de l'eau réalisée pour Ville-sur-Illon en 1893 par le laboratoire du comité consultatif d’hygiène publique de France (3/3) (sources : AD88 - 2 O 331/11)

2. La maîtrise des sources

2.1. La maîtrise foncière

Que ce soit pour la mise en exploitation d'une nouvelle source ou d'une préexistante appartenant à un habitant, la commune doit acheter le terrain pour garantir la pérennité des installations. L'acquisition est généralement d'une dizaine de m² autour de la chambre de source, mais ne concerne pas l'ensemble du terrain. Il en est de même pour le positionnement de nouvelles fontaines, où seule la surface minimum nécessaire au bon fonctionnement est acquise. Les municipalités essaient d'utiliser au maximum les terrains communaux pour faire passer les conduites, donc les files de tuyaux suivent régulièrement les chemins vicinaux. Mais l'adaptation à la déclivité du terrain implique de traverser des champs ou des pâturages privés. Les communes achètent rarement les terrains nécessaires au passage de cette conduite, par manque de disponibilités financières. Généralement, elles préfèrent s'accorder avec les propriétaires pour un droit de passage, comprenant la construction de la conduite, la remise en l'état du terrain et un accès pour l'entretien de la conduite. Les projets d'alimentations sont parfois très complexes et de grande dimension à l'exemple de celui de Aingeville en 1897, qui capte une source située à Gendreville, puis fait traverser l'eau à travers le territoire de Médonville sur 5 km (sources : AD88 - Edpt 301/1O7).

Projet de construction d’une conduite de la commune d’Aigneville pour l’alimenter auprès d’une source à Gendreville, traversant la commune de Médonville, dressé en 1897 (sources : AD88 - Edpt 301/1O7). pour l’alimProjet de construction d’une conduite de la commune d’Aigneville pour l’alimenter auprès d’une source à Gendreville, traversant la commune de Médonville, dressé en 1897 (sources : AD88 - Edpt 301/1O7). pour l’alim

Toutefois, les archives conservent régulièrement la mémoire des conflits avec des propriétaires ne souhaitant pas de file d'eau sur leur terrain, ou constatant des dégradations de leur sol suite à des malfaçons ou des fuites.

2.2. Le financement des travaux

Pour s'acquitter de ces terrains et des travaux d'aménagements les communes ont recours à plusieurs modes de financement : Le plus fréquemment, les municipalités autorisent des coupes de bois sur des parcelles destinées à parer à ce type de dépenses imprévues, appelé « quart en réserve ». Ce principe mis en place à partir du milieu du 18e siècle en Lorraine, permet une autonomie de gestion des projets, jusqu'à sa disparition suite à la loi de finances rectificative du 24 décembre 1969.

Le quart en réserve n'est toutefois pas toujours suffisant ou assez mature, et la commune effectue en parallèle des demandes de subventions. Celles-ci concernent principalement les projets de création de bains publics et d'adduction d'eau potable.

Dans le cadre de la volonté de l'Etat de créer des établissements modèles de Bains et Lavoirs publics, gratuits ou à prix réduits, la loi du 3 février 1851 établit un crédit spécial de 600 000 francs pour les subventionner. Elle ne favorise pas que les grandes villes, mais souhaite aussi faire soutenir tous les villages volontaires. Elle démontre la sollicitude du gouvernement envers les classes laborieuses, en apportant 1/3 du financement à hauteur de 20 000 francs maximum. Dans les Vosges, la nouvelle est vite relayée, tel qu'en témoigne le conseil municipal d'Autigny-la-Tour qui mentionne le 22 juin 1851 sa volonté de construire un "lavoir gratuit, financé par l’allocation votée par l’assemblée nationale", car il n'y pas d’autre lavoir dans la commune. (source AD88 - 2O19/9). Les lavoirs-bains-douches d'Epinal et de Remiremont en profitent également en tant que précurseurs du mouvement.

Dans les années 1920 et 1930, les subventions proviennent du Ministère de l’Intérieur sur le produit des jeux et du Ministère de l’Hygiène. Les aides suivantes ont notamment été relevées pour des aménagements de bains-douches :

- 300 000 francs pour un projet de 550 000 francs à Épinal en 1922

- 91 000 francs pour des travaux de modernisation à Saint-Dié en 1924

- 12 000 francs pour un projet de 24 690 francs à Celles-sur-Plaine en 1926.

- 325 000 francs pour un projet de 554 850 francs réévalué à 653 000 francs Raon-l'Étape en 1930

Dans les années 1930, les communes créant un système d'adduction d'eau permettant de desservir chaque habitation sont encouragées par l'Etat qui attribue 2.5 milliards de francs de subventions à 11 000 communes rurales, et qui développe l'action du Génie Rural. Créé en 1903 sous le nom de Service des Améliorations Agricoles, le Génie Rural relève du ministère de l’Agriculture et a pour mission l'aménagement, l'équipement et la modernisation des espaces ruraux notamment en matière d'eau (travaux d’hydraulique agricole, alimentation en eau potable des communes, voirie rurale…). Gratuit, il intervient pour élaborer les projets ou valider ceux d’autres auteurs, et assurer le suivi des travaux. Il est aussi chargé du mandatement des subventions allouées par le Ministère de l’Agriculture, qui sont combinées à son action. Aroffe obtient cette aide pour construire deux nouveaux lavoirs en 1935. Dombrot-le-sec et Maxey-sur Meuse en profitent en 1936 et 1937, tout comme Chermisey (1938) à qui une subvention de 103 100 francs est attribuée.

Les communes peuvent aussi avoir recours de manière assez exceptionnelle, à l'emprunt auprès de banques ou de particuliers (qui sont parmi les plus riches habitants de la commune). Par exemple, l'instituteur de Maconcourt effectue un prêt de 600 francs à La Neuveville-Sous-Chatenois en 1885 pour l’établissement d’un puits communal avec une pompe. Vaubéxy met en adjudication en 1894, un emprunt de 7 000 francs destiné à la reconstruction des fontaines communales et de leurs canalisations. En 1924, Norroy doit faire des réparations urgentes aux fontaines qui sont financées par un emprunt de 5 500 francs auprès de particuliers à un taux d’intérêt de 5% pendant 2 ans. La ville d'Epinal bénéficie en 1851, d'un emprunt à 8,10% maximum par le Crédit Foncier de France, pour la construction de bains-douches avec piscine.

Lorsque les ressources forestières sont épuisées, les municipalités sont parfois contraintes de vendre des titres comme à Les Thons en 1883. L’aliénation d’un titre de rente de 3% sur l’Etat, de 613 francs lui a permis la construction de deux fontaines (sources : AD88 - 2O497/9).

Il est également arrivé que les communes bénéficient de dons ou legs financiers ou en nature (terrains, matériaux, main d'œuvre). Conscients de l'enjeu de l'accès à l'eau, certains habitants et entreprises ont ponctuellement offerts à la commune des terrains ou des sommes d'argent en spécifiant l'utilisation qui devait en être faite. Ainsi Jules Jeanmaire lègue plusieurs milliers de francs vers 1922 à la ville d'Epinal, employés à la construction des lavoirs sur la côte de la Vierge et au Champ du Fin. Ce denier a d'ailleurs été construit sur un terrain cédé gratuitement à la commune par la Société d’Impression des Vosges et de Normandie (AD88 - 2O165/16). Le lavoir à charpente métallique de Mirecourt a été construit en 1901 suite au legs fait à la ville par Mme Boudet-Carrière de 7462,88 francs (AD88 - 2O316/10).

Enfin, le cas assez atypique d'Offroicourt est également à relever. En 1859, la commune entrepris d'amener l’eau de la source dite du Pré La Blanche dans l’enceinte du village. De nombreux habitants se sont engagés bénévolement pour réaliser les travaux : vidange d’un fossé de 1 360 mètres entre la source et le village ; extraction des moellons (400 m²) ; conduite des matériaux sur les lieux par les cultivateurs ; maçonnerie de l’aqueduc par les ouvriers du lieu. Les habitants les plus aisés firent une avance sans intérêt des fonds nécessaires à l’achat par la commune des tuyaux. Des volontaires offraient aussi dix années d’affouages (de 1858 à 1868), évaluées à 2 000 francs (AD88 - 2O349/8).

Dans certains cas particuliers, les fontaines-lavoirs et leur alimentation ont pu être financées par des entreprises privées. Il s'agit principalement d'usines textiles au début du 20e siècle, à l'exemple de La Blanchisserie Teinturerie de Thaon, en 1904, ou le Comptoir Industriel Cotonnier en 1931 à Thaon-les-Vosges, et la Société d’impression des Vosges et de Normandie en 1922 à Epinal. Les Établissements Willig mettent même à profit la récupération de la chaleur de l'usine pour faire bénéficier les lavandières d'eau chaude dans le lavoir de la rue Gambetta à Thaon-les-Vosges. Par cette action, elles ont souhaité faciliter la vie de leurs ouvriers et de leurs familles, mais les lieux étaient le plus souvent accessibles à tous.

3. L'acheminement de la source à la fontaine

3.1. Les aménagements entre la source et la fontaine

Les architectes sont chargés d'étudier l'ensemble des éléments nécessaires au bon fonctionnement de la fontaine-lavoir à construire. Pour cela, ils déterminent la forme, les dimensions et les matériaux les plus adaptés pour la chambre de source et la fontaine, en fonction des moyens et des ambitions de la commune. Ils sont également en charge d'élaborer la conduite qui les relie.

Cette conduite de petite taille peut être très simple, mais le nombre de contraintes se démultiplie lorsque la dimension dépasse plusieurs centaines de mètres. Le tracé de la conduite doit alors être calculé soigneusement en fonction du dénivelé, pour assurer une pression ni trop basse (qui compromettrait l'utilisation de la fontaine), ni trop élevée (qui abîmerait les installations). Le tracé est alors découpé en tronçons rectilignes, articulés par un regard qui permet à la fois le changement de direction et un accès pour entretenir les conduites.

Plans, coupes et élévation de la conduite, des regards et de la fontaine dans la Grande Rue d'Attigny, dressés par Victor Adam, architecte en 1870 (sources : AD88-2O16/10)Plans, coupes et élévation de la conduite, des regards et de la fontaine dans la Grande Rue d'Attigny, dressés par Victor Adam, architecte en 1870 (sources : AD88-2O16/10)

Les regards, appelés aussi "moines" ou "bouges de répartition" peuvent aussi permettre de diviser le flux en deux ou plus, à la fois pour diffuser l'eau vers plusieurs points d'accès mais aussi pour réguler la pression. Ce principe permet aussi de diriger toute l'eau disponible à un point donné en cas d'incendie. Lorsque l'eau est abondante, un bassin d'abreuvoir ou un puisard peut y être établi. Ces regards constituent le plus souvent un réservoir d'1 à 2 m3, enterré et surmonté d'une borne de pierre pour les localiser.

Chambre de distribution située rue du Repos à Igney, vue d'ensemble de trois quarts droit (date portée : 1896)Chambre de distribution située rue du Repos à Igney, vue d'ensemble de trois quarts droit (date portée : 1896)

Les théoriciens de l'hygiène et des aménagements hydrauliques préconisent dans la seconde moitié du 19e siècle, des systèmes de filtres (charbon, sable…) pour garantir la qualité de l'eau et la propreté des installations. Toutefois les architectes locaux ne semblent pas y avoir recours. Ils prennent seulement soin de placer une "grenouillère", "crapaudine" ou "crépine" à l'entrée de la conduite, afin que les grosses particules ne passent pas dans les tuyaux et se déposent dans le fond du regard. Celles du regard établi en 1870 à Attigny sont en zinc conique (d'autres sont sphériques), de 20 cm à la base bombée et percée de trous de 7 mm de diamètre. Elles sont souvent en cuivre.

Plan du réservoir servant de bouge de répartition et coupe de la fontaine de Damas-et-Bettegney, dressés par Mangin, architecte, en 1872 (AD88 - Edpt124/1M3)Plan du réservoir servant de bouge de répartition et coupe de la fontaine de Damas-et-Bettegney, dressés par Mangin, architecte, en 1872 (AD88 - Edpt124/1M3)

A partir des années 1840, de plus en plus de systèmes sont équipés de robinets dans l'ouest du département. En effet jusque là, les fontaines publiques et privées étaient en eaux vives et coulaient en continue. Cependant toute source n'est pas constante au cours de l'année. L'association de réservoirs et de robinets d’arrêt à clapet permet ainsi de réguler le flux en fonction des demandes de la population, par une bouche à clé spécifique. L'eau reste ainsi disponible tout l'été, même en cas de sècheresse, quitte à n'ouvrir le robinet qu'à certaines heures de la journée.

Les robinets sont placés en amont près de la prise d’eau et/ou au niveau des fontaines. Ils permettent aussi de couper l'eau, pour vidanger puis nettoyer les résidus de boues et de lessive dans les bassins, dans un souci de meilleure hygiène.

L'emploi de robinets d’arrêt à clapets (en fonte, en cuivre, voire en bronze) est toutefois coûteux, et se retrouve dans un premier temps dans les projets les plus modernes, mettant en œuvre des tuyaux et des fontaines en fonte. Ils se généralisent plutôt dans le dernier quart du 19e siècle.

Lorsque leur utilisation est trop brusque, ils sont aussi susceptibles de provoquer des dérangements. Ils peuvent produire des chocs ou "coups de bélier" endommageant les tuyaux et leur jonction. Pour éviter cela, un bouge de réception régulant la pression est généralement placé en aval de la conduite, avant la colonne d'alimentation de la fontaine.

Norroy

1840

Bazegney

1840

Clézentaine

1843

Saint-Pierremont

1846

Robécourt

1846

Removille

1853

Houécourt

1860

Attigny

1870

Aroffe

1873

Haillainville

1881

Remiremont

1881

Médonville

1912

Liste des robinets relevés dans les projets d'adduction d'eau du 19e siècle dans les Vosges (sources : archives communales dépouillées aux AD88 - séries 2O et Edpt)

3.2. Types de conduites

Les conduites qui relient la source aux fontaines ont été établies de différentes manières en fonction des époques et des moyens financiers à disposition de la commune.

Aqueduc en pierre

Les archives communales conservent la trace de la présence d'aqueducs en pierre de taille enterrés, à l'exemple de celui au-dessus du village de Mazeley, mis en œuvre en 1849. Sur le plan dressé par Grillot (architecte), on peut y voir un épais lit de moellons qui soutient un canal en pierre de taille de 50 cm de côté. Celui-ci est couvert d'une pierre légèrement convexe pour supporter le poids de la terre au-dessus sans se briser. Cette conduite s'adapte parfaitement au dénivelé, car les pierres peuvent être façonnées pour former une légère courbe.

Plan et coupe de la conduite en pierre et de la chambre de source située au-dessus du village de Mazeley, dressés par Grillot, architecte départemental, en 1849 (AD88 - Edpt 299/1M1/5)Plan et coupe de la conduite en pierre et de la chambre de source située au-dessus du village de Mazeley, dressés par Grillot, architecte départemental, en 1849 (AD88 - Edpt 299/1M1/5)

Solides, mais assez onéreux, ces aqueducs en pierre sont rares et progressivement abandonnés au cours du 19e siècle, au profit de systèmes plus étanches. Le principe est tout de même repris assez régulièrement pour évacuer les eaux de décharge des fontaines et lavoirs vers la rivière la plus proche. Généralement, il s'agit de rigoles en moellons formant des caniveaux, mais il arrive qu'elles soient couvertes pour éviter le gel et les odeurs. Ce type de conduite, prenant différentes sections, est également employé dans les villages comme dans les villes, tel celui de la Grande Fontaine de Raon-l'Etape en 1793.

Grande Fontaine de Raon l'Etape, coupe de l'aqueduc d'évacuation dressée par J.B. Valentin, entrepreneur en 1793 (AD88 - Edpt 379/1M3)Grande Fontaine de Raon l'Etape, coupe de l'aqueduc d'évacuation dressée par J.B. Valentin, entrepreneur en 1793 (AD88 - Edpt 379/1M3)

Atypique, un tunnel de bien plus grande ampleur a été conçu à Domptail en 1861, selon les plans de Victor Adam, architecte à Epinal. L'ouvrage en pierre de taille et en moellons a été conçu pour permettre le passage d'une conduite de fonte et son entretien sur une grande distance et à une profondeur importante (3 576 m entre la source et la chambre de partage). Il n'est pas sans rappeler les galeries de captage identifiées dans la montagne vosgienne, à proximité de Fraize, Corcieux ou Le Valtin (cf. J-C Fombaron, Les galeries de captage d'eau, un témoignage du savoir-faire des populations vosgiennes aux 19e et 20e siècle. Mémoires des Vosges n°12. 2006).

Conduite de la source la Valverde à Domptail, plans de la conduite et des édicules dressés par V. Adam, en 1861 (AD88 - 2O158/11)Conduite de la source la Valverde à Domptail, plans de la conduite et des édicules dressés par V. Adam, en 1861 (AD88 - 2O158/11)Conduite de la source la Valverde à Domptail, plans et élévations des édicules de la conduite dressés par V. Adam, en 1861 (AD88 - 2O158/11)Conduite de la source la Valverde à Domptail, plans et élévations des édicules de la conduite dressés par V. Adam, en 1861 (AD88 - 2O158/11)Entrée du tunnel du Bois Mortier à Domptail, vue d'ensemble de la façade ouest de l'entréeEntrée du tunnel du Bois Mortier à Domptail, vue d'ensemble de la façade ouest de l'entréeTunnel du Bois Mortier à Domptail, vue intérieure du tunnelTunnel du Bois Mortier à Domptail, vue intérieure du tunnel

Tuyaux de bois

Jusqu'à la fin des années 1820, le bois est le matériau quasi exclusif pour la réalisation de conduites d'eau. A partir de cette date, les tuyaux en fonte sont préférés et les dernières files en bois sont installées vers 1850 au moment de l'apparition des canalisations en terre cuite. Ils sont progressivement remplacés au cours de la seconde moitié du 19e siècle par ces matériaux modernes. Toutefois, les communes les plus modestes doivent s'en contenter et les préservent le plus longtemps possible : les tuyaux de bois de Badménil-aux-Bois par exemple ne sont remplacés qu'en 1903.

Produits localement et bon marché, il s'agit de troncs de chêne ou de sapin (pour les projets les plus modestes) qui font généralement 3 mètres de longs, pour un diamètre de 20 à 30 cm. Écorcés, ils sont forés à l'aide d'une tarière (appelée une "losse") sur 6 à 8 cm de diamètre. Ils sont assemblés deux à deux par une frette (bague d'assemblage) en fer, appelée localement une "virole" ou une "boëte". Celles utilisées à Mattaincourt en 1840 sont décrites par l'architecte comme ayant un diamètre intérieur de 10 cm, 8 cm de large et une épaisseur de 5 mm au milieu ; les extrémités sont amincies pour être encastrées facilement dans les abouts des tuyaux de bois. La file est enterrée de 50 cm à 1 m sous la surface du sol afin d'être protégée du gel et des chocs. De plus, les tuyaux de bois sont brossés de poix avant leur pose, pour améliorer leur longévité (sources : AD88 - Edpt 297/1M1). Leur durée de vie moyenne est de quelques décennies, toutefois elle est très variable en fonction de la nature du sol. Ils peuvent être préservés plus longtemps lorsque le sol est constamment humide. Détails de l'assemblage et de la pose des corps en bois reliant les sources à la fontaine de Manotte à Martigny-les-Bains, dressés par Mathey père en 1822 (sources : Ad88 - 2O301/10))Détails de l'assemblage et de la pose des corps en bois reliant les sources à la fontaine de Manotte à Martigny-les-Bains, dressés par Mathey père en 1822 (sources : Ad88 - 2O301/10))

Tuyaux de fonte

Les premières mentions de tuyaux en fonte dans les Vosges sont relevées à Dombrot-le-Sec en 1826, Vicherey et Saulxures-lès-Bulgnéville en 1828. A partir de cette date de nombreuses communes vont s'équiper. Les tuyaux de fonte présentent l'avantage de la solidité, d'une bonne résistance à la pression, d'un assemblage simple et efficace qui limite les fuites.

Ces tuyaux de fonte proviennent des fonderies de Villouxel (1828), de Vrécourt (1829, 1844), de Champy et Moritz, maîtres de forges à Framont (1829), Dormoy d’Attignéville (1848, 1849, 1861), Patrey de Varigney (1848, 1849, 1850), et de Pont-à-Mousson (1894). Les premières productions sont ainsi locales (nord-ouest du département des Vosges), mais sont rapidement supplantés par celles des fonderies de Meuse, Haute-Marne et Haute-Saône, qui bénéficient probablement du développement du transport ferroviaire pour diffuser leurs produits. Elles proposent une variété de conduites d'eau de toute dimension. En plus des tuyaux droits de grandes dimensions, elles produisent des embranchements, des coudes et des tuyaux courbes adaptables à toutes les configurations de terrain. Ces fonderies produisent aussi tous les accessoires complémentaires : crapaudines, valves, robinets, bouches à clef, mascarons, canons/jettoirs, plaques de regard, bassins de décharge…

Les tuyaux font entre 4 cm et 10 cm de diamètre et sont assemblés à sec : soit le manchon fait corps avec le tuyau, soit il peut être constitué d'un anneau de plomb. Il est également possible de les maintenir par une bride formée par 2 ou 3 boulons. Afin d'éviter les dilatations et les variations de température de l'eau, ils sont enterrés, posés sur un lit de pierres au fond d'un fossé, ce qui les protège à la fois du gel et de la chaleur du soleil. S'ils ont été bien posés, ils peuvent être utilisés pendant plus d'une quarantaine d'années.

L'utilisation de ces productions de fonte est encouragée par les autorités qui y voient l'assurance d'une bonne longévité, avec peu d'entretien. Ainsi en 1861, le Conseil des Bâtiments Civils du département des Vosges préconise des tuyaux en fonte à la commune de Repel qui prévoyait par souci d’économie, l'utilisation de tuyaux en terre cuite (AD88 - 2O407/7).

En effet, la fonte est onéreuse : le tuyau en fonte de 8 cm de diamètre vaut 5,80 francs en 1867, contre 3,60 francs pour un tuyau en grès de même taille (Allarmont : AD88-2O205/9).

Par la suite, afin de baisser les coûts, la qualité de certaines productions de fonte se dégrade ; il est alors observé des dommages par la rouille, et des fuites apparaissent en quelques dizaines d'années. Les parois rugueuses des tuyaux de fonte ont de plus, tendance à favoriser l'adhérence des matières en suspension dans l'eau (calcaire, dépôts d'oxyde…), ce qui réduit le diamètre de la conduite au fil des ans, diminuant sensiblement le débit, voire l'obstruant. Contre cela, l'architecte spinalien Grillot préconise en 1850 à Romont : « Pour prévenir la formation d’oxyde dans les tuyaux de fonte, ils seront enduits intérieurement d’une couche de ciment composée de chaux hydraulique avec addition d’1/5e de sable très fins et très purs, le tout amené à la consistance de la colle. Cet enduit sera appliqué au moyen d’une brosse circulaire de 30cm de longueur et de même grosseurs que les tuyaux. L’opération se fera à couvert et on appliquera l’enduit que lorsque les tuyaux seront secs, et dans chaque tuyau séparément » (AD88 - 20413/9)

Quelques conduites en plomb ont été relevées à la jonction entre une conduite en fonte et une fontaine, hormis à Frizon en 1833, où les tuyaux de bois sont remplacés par d'autres en plomb. Très coûteux, ils altèrent de plus la qualité de l'eau.

Tuyaux de grès ou terre cuite émaillés

Si le principe de conduites d'eau en terre cuite a pu être employé dans l'Antiquité et au Moyen-âge, il est à nouveau mis en œuvre dans les Vosges à partir de 1850, sous l'impulsion semble-t-il, de la tuilerie d'Ollwiller (Haut-Rhin), dirigée par Constant Zeller de 1853 à 1886. Tout en poursuivant la fabrication de tuiles, la fabrique d’Ollwiller se spécialisa dans la fabrication de tuyaux à plus haute valeur ajoutée et qui fit sa renommée. Moussey et Saint-Dié (en 1850), puis Saint-Ouen-lès-Parey et Oelleville (en 1853) sont les premières communes des Vosges à réaliser des conduites de plusieurs kilomètres en terre cuite, suivies par de nombreuses autres. A partir des années 1860, les municipalités se fournissent chez d'autres tuileries plus locales, qui se sont diversifiées, par exemple :

- la Fabrique de produits céramiques de Rambervillers : à Vexaincourt (1861), Mazeley (1865), Circourt (1895) et Ortoncourt (1905),

- la Tuilerie Petit, Dussourt et Poix : à Celles-sur-Plaine (1863)

- la Fabrique de Bastien et Cie à Grandvillers : à Bruyères (1884), Montmotier (1886), Girmont (1894) et Chavelot (1895).

Cette production vient en concurrence des tuyaux en fonte, dont les performances sont équivalentes.

En remplacement de conduites en pierre ou en bois, les tuyaux en grès simples sont très bon marché, mais poreux. Il est possible de les vernir ou de les émailler. Ils sont alors garantis dix ans, plus onéreux mais moins que ceux en fonte. La vitrification intérieure des tuyaux assure leur étanchéité et la qualité de l'eau transportée. Ceci permet aussi d'empêcher l'adhérence des dépôts obstruant habituellement les conduites en fonte, et de maintenir un acheminement sans déperdition de pression et sans fuite.

Les tuyaux de terre cuite vernis ou émaillés d'un mètre de long sont enterrés pour les isoler et les protéger. Ils sont en effet sensibles aux variations d'humidité, se dilatent et se rétractent, risquant de présenter des fuites d'eau. Avant la pose, il est nécessaire de faire séjourner dans l'eau les tuyaux et les manchons pendant 5 heures au moins, afin de les dilater et de garantir l'adhésion du ciment employé pour la jonction. Les conduites en terre cuite émaillées doivent être posées dans une tranchée à un mètre de profondeur, dont le fond a été damé et couvert d'un lit de pierre. L'assemblage se fait à sec au moyen de manchons en terre cuite qui portent des rainures ou un pas de vis. L'adhérence est assurée par du ciment composé de chaux hydraulique. Une pierre plate ou une brique doit être placée tous les mètres afin de servir d'assise à ce manchon.

Ces tuyaux sont relativement fragiles à la pose, les travaux sont donc effectués par les ouvriers de la fabrique, même s'ils ne présentent pas de difficulté particulière. (cf. Zeller, Constant. Des conduites d'eau, de leur établissement et de leur entretien. Manuel théorique et pratique. 1863). La fabrique Zeller d'Ollwiller propose ainsi des projets clef en main, avec un seul interlocuteur fournissant les tuyaux, la main d'œuvre, la pose et même les accessoires (robinets, clapets, bouches à clefs, grenouillères…).

Les conduites peuvent aussi se fracturer suite au tassement du terrain au dessus d'eux, ou à la pression dans la canalisation (coup de bélier), entraînant des fuites. Tout comme pour la fonte, des tuyaux courbes plus onéreux sont employés pour les virages, et des regards doivent être installés régulièrement pour assurer l'entretien.

Vue d'ensemble de tuiles et tuyaux en terre cuite entreposés à coté du lavoir de MédonvilleVue d'ensemble de tuiles et tuyaux en terre cuite entreposés à coté du lavoir de Médonville

Graphique d'évolution des types de conduites et tuyaux employés au 19e siècle, mentionnés dans les archives communales relevés (sources : AD88 - séries 2O et Edpt) Graphique d'évolution des types de conduites et tuyaux employés au 19e siècle, mentionnés dans les archives communales relevés (sources : AD88 - séries 2O et Edpt)

L'observation des travaux de mises en œuvre des conduites d'eau cités dans les archives communales (AD88 - série 2O et Edpt), montre l'important développement des réseaux au cours des 2e et 3e quarts du 19e siècle, mais aussi l'évolution des matériaux choisis. Jusque dans les années 1820, on utilise quasi-uniquement des tuyaux de bois, puis ils sont rapidement supplantés par ceux en fonte. L'arrivée sur le marché de tuyaux en terre cuite vers 1950, infléchit la progression de la fonte, ces deux matériaux nouveaux se répartissant les installations à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, avant l'arrivée des matériaux contemporains (acier, béton, polyester renforcé de fibres de verre, polyéthylène haute densité, polychlorure de vinyle principalement).

Cette évolution n'empêche pas l'utilisation de plusieurs types de canalisation différents lors qu'un même projet : Par exemple, à Rouvres-la-Chétive en 1859, la conduite de 130 mètres entre la source dite des Heunnechaux et l'amas d’eau est en terre cuite émaillée (dia=75mm), puis entre ce réservoir et les bornes hydrauliques (115 mètres) des tuyaux de fonte sont employés (AD88 - 2O420/10).

Tableau de recensement des types de conduites et tuyaux employés au 19e siècle, mentionnés dans les archives communales relevés (sources : AD88 - séries 2O et Edpt) Tableau de recensement des types de conduites et tuyaux employés au 19e siècle, mentionnés dans les archives communales relevés (sources : AD88 - séries 2O et Edpt)

Aires d'études Neufchâteau, Coussey, Châtenois, Bulgnéville, Lamarche, Monthureux-sur-Saône, Darney, Vittel, Mirecourt, Charmes, Dompaire, Epinal, Epinal ouest, Châtel-sur-Moselle, Rambervillers
Période(s) Principale : 18e siècle, 19e siècle, 20e siècle , daté par source, daté par travaux historiques, porte la date

Références documentaires

Bibliographie
  • Paramelle, Jean-Baptiste (abbé). L’art de découvrir les sources. Dalmont et Dunod libraires-éditeurs, 1856.

  • Zeller, Constant. Des conduites d'eau, de leur établissement et de leur entretien. Manuel théorique et pratique. Ed. A. Morel et Cie. Paris. 1863.

  • Ouvrage collectif. Protection des captages d’eau. Acteurs et stratégies. Direction générale de la santé. Directions régionales des affaires sanitaires et sociales. Directions départementales des affaires sanitaires et sociales. Édition Dicom, 2009. (consulté en ligne le 20 février 2017 : http://www.eaufrance.fr/IMG/pdf/captage_eau_pdf_interactif.pdf)

Périodiques
  • Taisne Jean, Choppy Jacques. Un des premiers hydrogéologues du karst : l'Abbé Paramelle, «hydroscope». In: Karstologia : revue de karstologie et de spéléologie physique, n°9, 1er semestre 1987. pp. 53-58.

  • J-C Fombaron, Les galeries de captage d'eau, un témoignage du savoir-faire des populations vosgiennes aux 19e et 20e siècle. Mémoires des Vosges n°12. 2006.

    Conseil Régional de Lorraine, Service Régional de l'Inventaire général du Patrimoine Culturel, Nancy
(c) Conseil départemental des Vosges ; (c) Région Lorraine - Inventaire général - Varvenne Vanessa