Logo =Inventaire Général du Patrimoine Culturel - Retour à l'accueil

fontaines de dévotion des Vosges

Dossier IA88031160 réalisé en 2016

Fiche

Voir

La centaine de fontaines et sources miraculeuses ou de dévotion recensée dans les Vosges, ne représente qu'une petite partie du corps des édicules des eaux répertoriés dans le département, environ 4%. (cf : Tableau de recensement des sources et fontaines de dévotion dans les Vosges). Toutefois leur intérêt est majeur de par leur ancienneté et leurs utilisations particulières. Présentes sur l'ensemble de l'aire d'étude, leur création s'étend de l'antiquité au 20e siècle, et témoigne des besoins et usages des habitants à proximité.

1. Christianisation des sources païennes et le culte des saints

Les eaux sont probablement vénérées depuis les origines de l'humanité, en tant qu'élément fondamental de la vie, en lien d'une part avec la terre et ses forces protectrices et sa relation avec les morts, et d'autre part avec le ciel d'où la pluie apportent fécondité et purification.

Les recherches archéologiques permettent d'attester la présence de certains lieux où l'on pratiquait des cultes rendus à des sources dès l'Antiquité, comme à Grand par exemple. De nombreuses sources thermales sont ainsi fréquentées et vénérées dès l'Antiquité, comme Vittel, Martigny-les-Bains, Plombières-les-Bains, Bains-les-Bains.

Si de nombreuses sources révérées ont été oubliées au fil du temps, la mémoire d'un certain nombre nous est parvenue, car elles ont été converties au début de l'ère chrétienne. En effet, plutôt que de détruire les sanctuaires païens et risquer de se mettre les populations à dos, l'Eglise va préférer convertir les sites en incitant à l'installation d'une croix, puis d'un oratoire, puis d'une chapelle. C'est par exemple de cette manière que va procéder saint Basle (555-630) qui est considéré comme l'un des principaux saints évangélisateurs de la Champagne et de la Lorraine. Il va à la rencontre des païens en s'installant aux abords d'une source vénérée par les populations locales, puis en les convertissant progressivement. Originaire du Limousin, il traversa l'est de la France, en passant notamment par Vittel et Mirecourt, parsemant son périple de chapelles et d'oratoires qui portent son nom. (sources saint Basle à Dombasle-devant-Darney, Dombasle-en-Xaintois et Ligneville).

La source saint-Basle à Ligneville (près de Vittel) qui est réputée guérir les œdèmes, est associée à une chanson qui raconte sa légende. Celle-ci mentionne que le saint planta son bâton noueux en terre et qu'une source claire jaillit en ce lieu. Cette mise en scène s'inspire directement de l’image biblique de Moïse faisant jaillir l'eau du rocher dans le désert. Cette reprise permet d'ancrer la nouvelle croyance chrétienne sur un site pré-existant. De plus, le fait de christianiser une source païenne en lui attribuant un saint spécifique, assure une transition entre les religions panthéistes et l'adoration d'un dieu unique.

L'image de la Vierge est souvent utilisée, mais aussi celles de tout un panel de saints, qui vont être sollicités pour des missions bien précises. Chaque saint est invoqué en fonction du type de maladies, de la partie du corps à soulager ou en fonction de l'âge. Une cinquantaine de saints différents est relevée dans les Vosges. S'ils peuvent correspondre au saint patron de la commune (sainte Anne, saint Martin, saint Jean, saint Etienne, saint Florent, saint Hubert, saint Quirin…), ils sont en majorité liés directement au territoire : ils y sont nés, ils y ont vécu, ils y ont fait des miracles, ils y sont morts.

En fonction de l'époque à laquelle les saints associés à des sources ont existé, plusieurs groupes se dégagent :

1.1. Les sources Notre-Dame

Une dizaine de fontaines Sainte-Marie a été relevée. La vierge y est apparue pour inciter à la création d'une chapelle à proximité d'une source miraculeuse. Protectrice par excellence, on accole régulièrement un complément au nom pour appuyer un bénéfice particulier : Notre-Dame du Bon Remède, Notre-Dame de Mon Repos, Vierge des Grâces, Notre-Dame-de-la-Mer.

Les sites les plus anciens où l'on vient traditionnellement demander de l'aide à la Vierge dans les Vosges, sont des lieux où elle serait apparue, où elle aurait accomplie un miracle. Comme c'est le cas à la Fontaine miraculeuse de Montegoutte à Saint-Léonard, dont la légende raconte qu' "un des bûcherons qui habitaient au pied de la montagne, travaillait en cet endroit juste où s'élève la chapelle; en sciant un sapin qu'il avait abattu, il trouva dans le cœur même de l'arbre une statue de la Sainte Vierge, qu'il s'appropria et emporta précieusement chez lui. Le matin venu, la statuette ne se trouvait plus à sa place, et sa femme et ses deux filles étaient devenues aveugles. Il retourna là où il l'avait trouvée la veille, et la vit près de l'arbre abattu, avec à ses pieds, une source ignorée jusqu'alors, jaillissait claire et abondante. Le bûcheron eut l'intuition qu'il avait été aveuglé par l'égoïsme en voulant pour lui seul le trésor et qu'il expiait cet égoïsme par l'aveuglement de sa femme et de ses filles. L'intention de la Vierge était claire, elle voulait être vénérée en ce lieu. Il revient chercher sa femme et ses filles, la famille s'agenouilla près de la source, devant la statue et demanda la guérison de la cécité. Les trois aveugles se lavèrent les yeux dans l'eau et furent guéries. Le bûcheron éleva lui-même une chapelle pour y déposer la statuette de la Saint Vierge."

A travers cette légende, on retrouve tous les principaux éléments qui se retrouvent dans la plupart des autres sources miraculeuses des Vosges. A savoir, une apparition sainte, une source inconnue qui jaillit, l'association de l'eau et de la prière qui permettent l'accomplissement d'un miracle, et les remerciements par la construction d'un oratoire qui permet la perpétuation de la mémoire du miracle et du saint. C'est un schéma classique qu'on retrouve avec quelques variantes depuis les origines du christianisme, et même bien avant.

De manière plus récente, on voit apparaître des reproductions de la Grotte de Lourdes, archétype de la source miraculeuse. Suite à la ferveur, des pèlerinages diocésains sont organisés dès 1873 pour permettre à la foule de profiter des bienfaits de la Vierge. Toutefois, tout le monde ne peut pas se permettre un aussi long voyage jusqu'à Lourdes, coûteux et fatiguant, alors très vite l'idée va se répandre de créer des répliques locales de la grotte sainte. On en compte aujourd'hui plusieurs milliers dans le monde, et 18 ont été relevées dans les Vosges. Elles ont principalement été construites entre 1875 et 1914, et au moment d'un renouveau du culte marial pendant la seconde guerre mondiale.

Elles sont à peu près toutes sur le même modèle, avec un autel dans un abri rocheux et une niche abritant la statue de Notre-Dame-de-Lourdes au-dessus à droite. Selon la topographie du site, soit elles s'adaptent à des anfractuosités ou à des grottes naturelles, mais souvent elles sont construites de toute pièce, en moellons imitant des rochers. Ce sont souvent des initiatives privées dans le cadre d'institutions religieuses (monastère de Portieux, d'Autrey, ermitage du frère Joseph à Ventron …). La démarche peut aussi être initiée par un religieux, comme le chanoine Jean-Baptiste Hilaire à Raon-l'Etape en 1895 (réalisée par Joseph Claudel, 1846-1940, jardinier paysagiste), ou selon la volonté d'un croyant qui souhaite bâtir un oratoire dans le parc de sa propriété (ancienne Brasserie Bexon Bruyères), voire par une mobilisation communautaire comme à Hadol pour remercier Dieu d'avoir épargné leur village pendant la seconde guerre mondiale.

Liste 18 grottes de « Notre-Dame de Lourdes » relevées dans les Vosges :

- Autrey : dans le jardin de l'Abbaye

- Ban-de-Laveline : derrière l'église et le cimetière.

- Bazoilles-et-Ménil : dans le parc de la maison de retraites spirituelles diocésaine N-D du Bon Conseil, fondée par le Chanoine Barotte

- Bruyères : dans le parc de l'ancienne Brasserie Bexon Bruyères, près de la Glacière

- Clefcy : dans l'Église

- Eloyes : construite en 1888, en reconnaissance d'une guérison extraordinaire. Une religieuse, sœur Marie-Joseph, directrice de écoles communales, acheta le terrain sur ses propres deniers.

- Hadol : construite par les Hadolais pour remercier Dieu d'avoir épargné leur village pendant la seconde guerre mondiale

- Le Clejus : située à La Chaudeau, dans une falaise rocheuse. Érigée par Monsieur Charles De Buyer en 1926 en souvenir de son épouse née Hélène De La Salle, décédée en 1927. Cette grotte a été bénie le 2 octobre 1932.

- Lusse

- Mirecourt : dans le jardin de l'école professionnelle des Filles, crée en 1931 et dirigée par les sœurs de la Providence et de l'immaculée conception. (Ravenel)

- Portieux : dans le couvent de Portieux

- canton de Provenchères-sur-Fave : Les deux grottes de Lourdes ont été érigées après la seconde guerre mondiale

- Raon l'étape : oratoire et grotte de la Vierge (rue du Haut-Chemin, rue Émile Marande, anciennement appelé le Haut-Chemin). La famille Job, propriétaire de la parcelle, y effectue la construction d’une chapelle-oratoire de forme circulaire en 1842. Le chanoine Jean-Baptiste Hilaire fait l'acquisition du terrain en 1895 et fait réaliser la grotte par Joseph Claudel (1846-1940), jardinier paysagiste. Des bancs sont installés devant la chapelle. Processions à l'Assomption.

- Saint-Dié-des-Vosges

- Saint-Etienne-lès-Remiremont : derrière l’église de l’Invention-de-Saint-Étienne. Érigée en ex-voto par l'Abbé Michel et ses paroissiens, bénie par Mgr Blanchet le 6 juin 1943.

- Val d'ajol : Commandée début avril 1935 par l’abbé Alexandre, curé du Girmont-Val d’Ajol en vue du Triduum des 26, 27 et 28 avril célébré à Lourdes par Mgr Pacelli , et livrée que fin mai, avec finition minimum, pour la somme de 853 francs. L'inauguration n'a eu lieu qu'en juin 1946 par Mgr Blanchet, évêque de Saint-Dié, en même temps que la statue voisine du Christ-Roi. Statue en fonte de 1,2 m. de hauteur, n° 238 du catalogue de L’Union Artistique Internationale de Vaucouleurs.

- Ventron : dans l'ermitage du Frère Joseph (1724-1784), eau à pouvoir bénéfique contre les ophtalmies

Autres sources dédiées à la Vierge relevées dans les Vosges :

- La Bourgonce : source de la Chapelle Notre-Dame de Mon Repos

- Bussang : source Marie, dernier vestige de l'ancienne station thermale de Bussang. C'est une source d'eau ferrugineuse qui était prescrite aux personnes souffrant d'anémie.

- Darney : source antérieure abritée sous un autel taillé dans le rocher, surplombée d'une niche abritant une statue de la Vierge de pitié et d'un calvaire monumental. Le calvaire a été taillé en 1758 par Gerdol, sculpteur. La grille de clôture a été fabriquée par C. Gérôme, serrurier d'art à Dompaire.

- Etival-Clairefontaine : fontaine de la chapelle de la Vierge des Grâces, émergeant dans un édicule en moellons couvert en forme de grotte, à coté de la chapelle, isolées dans la forêt. Elle est réputée contre les maux des yeux.

- Gérardmer : source de la chapelle Creuse à La Rayée : peinture d’une Vierge à l’Enfant par Pierre-Dié Mallet à coté de la source à laquelle on attribuait la vertu de guérir les maux des yeux.

- Saint-Léonard : source de la Chapelle de Montegoutte : source dont les eaux sont réputées guérir les maladies des yeux. Le dépôt d'une épingle qui flotte annoncerait un mariage prochain ; si elle coule, les futurs époux ne sont pas vierges

- Valfroicourt : Source de la Vierge du Bois de Curé : source réputée pour guérir les enfants, mais aussi les plaies, les yeux et les personnes âgées.

- Vexaincourt : Fontaine du lac de la Maix ou de la Mer, liée à la Chapelle Notre-Dame de la Mer érigée en 1508 et où est vénéré une Vierge Noire. Elle attire des pèlerins qui y cherchent guérison.

- Villotte : Fontaine Notre-Dame du Bon Remède dite La Madone : guérison des problèmes oculaires

1.2. Les sources des premiers saints locaux

Un ensemble de saints est lié à la christianisation du territoire (IVe - Ve siècle), à travers celle des sources, à l'image de saint Basle. Principalement, concentré dans l'ouest du département, on voit apparaître notamment saint Mansuy et saint Onuphre. Les légendes des saints céphalophores de la région de Grand et de Neufchateau sont aussi appuyées par des miracles liés à l'eau, en particulier pour saint Elophe, sainte Libaire, sainte Ode et sainte Menne, qui ont en commun d'avoir été persécutés par l'empereur Julien l'Apostat et décapités vers 361-362.

Par exemple, après sa décapitation, saint Elophe aurait remonté la colline vers le lieu de sépulture qu'il a choisi (église de Soulosse-sous-Saint-Elophe). En chemin, il se serait arrêté, aurait frappé de son bâton le rocher, y aurait fait jaillir un filet d'eau, afin d'y laver sa tête. L'eau est réputée pour ses vertus curatives, notamment contre la fièvre. Pour bénéficier de ces bienfaits, les fidèles doivent réaliser eux-mêmes le trajet du saint, puis laver leurs pieds ou plonger un linge dans l'un des deux bassins édifiés sur la source dans cet oratoire.

Une autre fontaine Saint-Elophe se situe à Rouvres-en-Xaintois.

Sainte Libaire va également laver sa tête après sa décapitation, dans la fontaine qui est au centre de Grand. Une chapelle a été construite pour abriter cette source préexistante et utilisée dans le sanctuaire romain de Gannus. La sainte christianise le site par son action. Sollicitée pour la guérison des infirmes, la protectrice des militaires et des guerriers est aussi invoquée contre la grêle ou pour attirer la pluie.

Sainte Ode est moins réputée, mais elle est également associée à une source à Saint-Ouen-lès-Parey, à coté d'un petit autel. Le culte s’effaçant progressivement, on y établit postérieurement un lavoir.

Sainte Menne est aussi un ancrage territorial important autour de Mirecourt, notamment pour l'abbaye de Poussay, qui possédait ses reliques et qui est à l'origine de la procession annuelle, la veille de l'Ascension et dont l'aboutissement est la chapelle Sainte-Menne à Puzieux. Celle-ci est placée au-dessus du vallon dont sainte Menne a miraculeusement de son bâton changé les eaux boueuses et noirâtres en source limpide. Cette eau était préconisée pour les infirmes et contre la fièvre.

Chapelle Sainte-Menne à Puzieux, carte postale du début du 20 siècleChapelle Sainte-Menne à Puzieux, carte postale du début du 20 siècle

La mémoire de ces premiers saints locaux s'est ainsi perpétuée grâce à l'ancrage territorial que forment les sources, au même titre que les roches, arbres ou autres témoins des miracles des saints.

1.3. Les sources des saints fondateurs et évêques

Le second ensemble de saints associés à des sources dans les Vosges correspond à la période de structuration spirituelle du territoire et à la fondation des établissements monastiques (VIIe -IXe siècle) qui vont guider la spiritualité durant tout le Moyen-Age et l'époque moderne. Ainsi, les saints évêques et les saints fondateurs vont souvent être liés à un point d'eau proche de leur siège, comme c'est le cas de sainte Claire, sainte Sabine, saint Gondelbert, sainte Odile, ou encore saint Goery, saint Epvre, sainte Richarde, saint Valbert.

Ces sources constituent des preuves du passage du saint et de son appartenance au territoire, et vont participer au développement du complexe spirituel ou monastique. La fontaine est ainsi à la fois un lieu de dévotion, de pèlerinage, mais c'est aussi un lieu de mémoire collective qui soude la communauté des villages voisins autour de leur histoire locale.

Par exemple, l'oratoire "Bonne fontaine" à La Grande-Fosse est dédié à saint Gondelbert (VIIe siècle), fondateur de l'abbaye de Senones, à coté. C'est une fontaine guérisseuse contre les maux de jambe, la goutte et pour les boiteux, avec un pèlerinage encore actif le dimanche après l'Ascension. Sur une carte postale du début du 20e siècle, on peut voir une foule assister à une mise en scène dans le théâtre populaire de La Grande-Fosse, qui présente la vie du fondateur de l'abbaye de Moyenmoutier rencontrant le fondateur de l'abbaye de Senones : Saint Hydulphe (qui lui aussi à ses sources attribuées), devant un décor qui représente justement l'oratoire de Bonne Fontaine.

Représentation au théatre populaire de la Grande Fosse, Saint Gondelbert recevant saint Hydulphe devant la fontaine, carte postale du début du 20e siècleReprésentation au théatre populaire de la Grande Fosse, Saint Gondelbert recevant saint Hydulphe devant la fontaine, carte postale du début du 20e siècle

Autre exemple, Sainte Claire (VIIe siècle), associée à Sigeberge ou Ségoberge, une des filles de saint Romaric, est considérée comme troisième abbesse de Remiremont. Selon la tradition, elle perdit la vue à force de verser des larmes sur la Passion du Christ, mais les miracles qu'on lui attribue sont liés à ses reliques et à son invocation près de la source miraculeuse sur le Saint-Mont. Ils permirent la guérison des maladies ophtalmologiques, d'où son surnom de Claire (ceux de Cecile et Clarisse sont également employés). C'est l'une des saintes les plus associées à des sources dans les Vosges : 6 fontaines recensées à Ban-de-Laveline, Escles,

Frapelle, Plombières-les-Bains, Saint-Etienne-lès-Remiremont, et Gignéville. On peut relever que la plupart de ces fontaines se situent sur des possessions du chapitre de Remiremont, ce qui témoigne de la volonté des abbayes d'utiliser le réseau de fontaines structurant du territoire pour appuyer leur influence.

1.4. Les sources des saints protecteurs de la Lorraine

Parallèlement aux sources de dévotion anciennes, il existe des fontaines plus récentes, qui sont placées au centre des villages, bien visibles et qui portent des statues de Jeanne d'Arc et de saint Pierre Fourrier.

Ce sont des saint locaux, qui ont chacun une ou deux sources miraculeuses qui témoignent de leur existence : fontaine des fiévreux sous la basilique à Domremy pour Jeanne d'Arc (1412-1431), puits du miracle et fontaine de Mattaincourt pour Pierre Fourier (1565-1640).

Fontaine de la Pucelle à Domremy-la-Pucelle, carte postale vers 1930.Fontaine de la Pucelle à Domremy-la-Pucelle, carte postale vers 1930.

Mais à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, de nouvelles fontaines leur sont dédiées sans qu'il y ait forcement de lien avec leur vie ou leur patronage spirituel.

Ceci est dû à la conjugaison de plusieurs facteurs :

- Le dernier quart du 19e siècle est une période où le culte des saints connaît une renaissance, à l'image de la ferveur en lien avec la Grotte de Lourdes.

- C'est aussi à ce moment que l'Évêque d'Orléans, Mgr Dupanloup, agit pour la canonisation de Jeanne d'Arc et relance son culte. Il organise entre autre un pèlerinage à Domrémy en 1869. Sa démarche aboutit à la canonisation en 1920. Nombre de communes autour du village natal de la sainte veulent mettre en avant la célébrité locale et profiter de sa protection.

- A partir de 1870, l'Alsace et la Moselle étant annexées, les Vosges deviennent une zone frontière où la figure de Jeanne d'Arc porte un message particulier. Elle devient un symbole d'union nationale, la protectrice de la France et de la Lorraine, de leur liberté et de leurs frontières. Elle est toujours représentée en guerrière victorieuse (avec des attributs liés à la France : fleur de lys, couronne…) et associée à la croix de Lorraine.

Ainsi, 8 fontaines avec une statue représentant Jeanne d'Arc sont installées entre 1860 et 1906, à Autreville, Bazoilles-sur-Meuse, Coussey, Épinal, Mattaincourt, Maxey-sur Meuse, Medonville et Midrevaux (en plus de Domremy). Toutes en fonte à l'origine, celles de Bazoilles-sur-Meuse et Autreville ont disparu aujourd'hui. Cette diffusion des fontaines de Jeanne d'Arc est aussi probablement appuyée par le développement de la fonte d'art provenant des fonderies de Meuse et Haute-Marne. Par exemple à Médonville : le premier projet dressé en avril 1886 par Joseph Michaux, architecte à Sartes, a été entièrement repris l'année suivante (juillet 1887) selon les dessins de Martin Pierson, fondeur de l'Union internationale artistique de Vaucouleurs, pour aboutir à la fontaine de Jeanne d'Arc, actuellement existante.

Saint Pierre Fourier est l'autre personnage est mis en valeur dans ce contexte. Moins connu, il a été curé de Mattaincourt, à coté de Mirecourt au début du 17e siècle et il a été le conseiller des dirigeants du Duché de Lorraine au moment de son annexion par la France. A ce titre, il est lui aussi le protecteur de la Lorraine et son image est remise en avant après 1870. Béatifié en 1730, il va d'ailleurs être canonisé en 1897. Mais à la différence de Jeanne d'Arc qui a une image belliqueuse, revancharde, fédératride devant une menace extérieure, Pierre Fourier est plutôt le symbole du pasteur bienfaisant, celui qui aide la Lorraine à se relever après les ruines, celui qui console après l'annexion. C'est le protecteur de la nationalité française en danger face aux convoitises brutales. C'est cette notion que l'on retrouve dans la devise du saint "Ne nuire à personne, être utile à tous", qui est inscrite sur la fontaine monumentale de Mirecourt.

2. Fontaines et sources à action thérapeutique

Dès l'antiquité, les vertus thérapeutiques des eaux sont repérées et utilisées. Le principe purifi­cateur de l'eau sur le corps s'étend à l'âme, grâce aux ablutions religieuses. L'eau est souvent considérée comme sorte de potion magique qui transmet l'action miraculeuse du dieu antique ou du saint invoqué, mais qui doit être utilisée avec un rituel : absorption, lavage de la partie malade, lavage des vêtements, offrandes…

Les vertus curatives de ces eaux ont pendant longtemps été attribuées à des aspects miraculeux à défaut d'autres explications. Aujourd'hui, on les appelle plus volontiers des eaux thermales, ayant un effet sur le corps de part leur composition minérale, ferrugineuse, radioactive ou soufrée par exemple. Et un grand nombre de sources thermales sont reconnues et mises en valeur dans les Vosges : Mattaincourt (affections des voies urinaires, les maladies du foie, arthritisme…) Vittel, Contrexeville et Martigny-les-bains (affections digestives, des voies urinaires, rhumatismes), Bussang (affections digestives, anémie), Plombières-les-Bains (action antispasmodique, anti-inflammatoire, assouplissement des articulations, vasodilatatrice), Bains-les-Bains (pathologies cardio-artérielles, rhumatismes), Dolaincourt (voies respiratoires et affections de la peau)…

Chaque source de dévotion possède des vertus différentes, et le saint associé permet de les identifier et de pratiquer le protocole thérapeutique adapté. Par exemple :

- pour la guérison des maladies ophtalmologiques, il est nécessaire de se laver les yeux aux sources Sainte-Claire, Saint-Etienne, Sainte-Anne, Saint-Jean-Baptiste, Saint-Vigilean ou Sainte-Odile. Souvent associée au soin des yeux, Notre-Dame peut aussi être invoquée pour guérir les enfants, les plaies et les personnes âgées.

- contre les maladies de peau, il faut se laver ou tremper un linge aux sources Saint-Jean, Saint-Etienne ou Saint-Quirin. Saint Basle est aussi indiqué à Dombasle-devant-Darney, Dombasle-en-Xaintois et Vittel. On peut solliciter sainte Barbe dans le village de Sainte-Barbe, à Escles ou à Legéville-et-Bonfays ; Patronne des artilleurs, puis au 19e siècle des mineurs, verriers, carriers, pompiers et enfin des électriciens, elle est liée au feu, et donc invoquée contre les brûlures.

- contre les maux de ventre, il faut boire l'eau de la fontaine de Saint-Florent à Xonrupt-Longemer, de Saint-Valbert aux Petits-Thons, ou piquer son mal avec une épingle et la jeter dans la source Sainte-Sabine près de Remiremont.

- Contre la fièvre, on va aux fontaines de saint Elophe, de sainte Menne, de Jeanne d'Arc, ou à celle de saint Goéry contre l'ergotisme.

- contre les maladies contagieuses comme la peste ou la rage, saint Blaise peut intervenir.

- pour soigner les enfants, on peut invoquer sainte Colombe à Provenchère-lès-Darney, ou saint Vigilean à Romont ou encore saint Martin. Sainte Barbe va aussi soigner l'impétigo et la dermite seborrhéique.

- Les infirmes (maux de jambes, goutte, boiteux) vont chercher la guérison auprès de saint Gondelbert à La Grande-Fosse ou de sainte Libaire à Grand. On retrouve ici la continuation du sanctuaire dédié à Apollon Grannus dont les guérisons et les prédictions étaient recherchées par les dignitaires romains et qui était déjà fréquenté 2000 ans avant J.C.

3. Fontaines et sources oraculaires

Un autre type de fontaines de dévotion est observable mais dont les vertus sont plus difficiles à vérifier, ce sont les fontaines oraculaires qui sont sensées prédire des événements à venir. Elles correspondent souvent à des étapes importantes de la vie, naissance, mariage, maladie... Par exemple, les eaux du puits de Pierrefitte étaient réputées guérir les femmes de la stérilité, et la fontaine Sainte-Colombe de Provenchères-lès­-Darney prédir la guérison ou non d'un enfant : Si le linge surnage, la guérison de l'enfant est assurée, s'il est immergé, il mourra.

Comme pour les fontaines curatives, il y a un rituel précis à observer, fait de pèlerinage, de prières à des moments précis, d'ablution… mais aussi d'offrandes.

Cette offrande peut être alimentaire : A Marti­gny-les-Bains (station thermale dans l'Antiquité), les mariés de l'année jetaient un gâteau dans une fontaine située au bas du village, le jour des Roulans. Les jeunes garçons s'efforçaient de le saisir en tournant sur le bord de la fontaine, se bousculant avec l'assurance que celui qui y parviendrait serait marié dans l'année qui commence. Tout nouveau marié qui refusait pouvait s'attendre à ce que les garçons dressent des échelles contre son toit et démolissent toutes ses cheminées sauf s'il se rachetait en leur donnant de l'argent et à boire (cf. Lepage et Charton - 1845).

Cette offrande peut aussi être faite de fleurs ou de branches de sapin ou par de petits objets comme des épingles par exemple. A la fontaine Sainte-Sabine à Saint-Etienne-lès-Remiremont, on peut solliciter la fonction thérapeutique en piquant l'endroit douloureux et en jetant l'aiguille dans la fontaine. Mais on peut aussi déposer l'épingle à la surface de l'eau pour interroger l'oracle : si l'épingle flotte dans la source cela annonce un mariage prochain. Souvent, elle était passée dans les cheveux un peu gras avant d'être déposée délicatement. Le même rituel était observable à la source de la chapelle Montegoutte à Saint-Léonard.

Ce principe d'offrandes aux fontaines est très ancien et peut paraître bien archaïque, mais nombre de personnes jettent encore aujourd'hui des pièces de monnaies dans les fontaines en faisant un vœu.

Fontaine Sainte-Sabine à Saint-Etienne-lès-Remiremont, carte postale du début du 20e siècleFontaine Sainte-Sabine à Saint-Etienne-lès-Remiremont, carte postale du début du 20e siècle

4. Mises en œuvre des sources ou fontaines de dévotion

Selon l'emplacement de la source, isolée ou en village, le traitement architectural de la source de dévotion est différent.

Lorsque la source est en forêt ou loin des habitations, on lui conserve un côté très naturel : la source est marquée de rochers (ou de fausses rocailles), formant souvent une sorte de cascade ou de jet dirigeant l'eau dans un bassin aménagé pour la recueillir aisément. La source est souvent mise en valeur par la plantation d'arbres qui vont lui servir d'écrin. L'utilisation de la pierre de taille est limitée mais la construction d'une sorte de temple-fontaine peut sacraliser l'endroit, accompagnée d'au moins une croix ou une plaque commémorative (Mattaincourt, Villotte, Frapelle…). Dans tous les cas, une chapelle est établie à proximité, voire sur la source.

Lorsque la fontaine est située dans le village, des aménagements plus complexes sont réalisés pour répondre aux différents usages de l'eau. L'utilisation continue et quotidienne de la source Sainte-Claire de Gignéville par exemple, a incité à reconstruire plusieurs fois les bassins utilisés de manière courante par la communauté (abreuvoir, lavoir, égayoir), tout en conservant le réceptacle de la source qui était sanctifié par la présence d'une niche avec une statue (disparue). Les buvettes des sources thermales bénéficient aussi d'un traitement particulièrement soigné.

La plupart du temps, une représentation (statue ou peinture) du saint tutélaire est placée sur la source. Toutefois, un grand nombre a disparu au cours du temps et certaines ont été remplacées par des effigies de facture naïve. (cf. source Sainte-Anne sur le Saint-Mont). Les statues en place correspondent à des figures de "Vierge de Lourdes" et de "Jeanne d'Arc" de la fin du 19e et du début du 20e siècle.

Tableau de recensement des sources et fontaines de dévotion dans les Vosges. Tableau de recensement des sources et fontaines de dévotion dans les Vosges. Carte de répartition de fontaines de dévotion et commémoratives relevées dans les VosgesCarte de répartition de fontaines de dévotion et commémoratives relevées dans les Vosges

Aires d'études Vosges
Dénominations fontaine de dévotion
Période(s) Principale : 4e quart 18e siècle, 19e siècle, 1er quart 20e siècle , daté par source, daté par travaux historiques, porte la date
Typologies fontaine de dévotion, grotte de Lourdes
Murs grès
granite
calcaire
fonte badigeon
Décompte des œuvres nombre d'oeuvres reperées 104
nombre d'oeuvres étudiées 23

Références documentaires

Bibliographie
  • Les Saints lorrains : entre religion et identité régionale, fin XVIe- XIXe siècle / Marie-Hélène Colin. - Nancy : Ed. Place Stanislas, 2010. - 284 p. : ill., plans, cartes ; 22 cm. Dictionnaire des saints lorrains p. 232-273. Publication de sa thèse soutenue en 2006. Travail universitaire édité sur le site Internet http://petale.univ-lorraine.fr.

    Conseil Régional de Lorraine, Service Régional de l'Inventaire général du Patrimoine Culturel, Nancy
  • Blondel, Jean-Francois. Guide des fontaines & chapelles guérisseuses. France - Belgique - Suisse.

    Édition Trajectoire. 2011

    Conseil Régional de Lorraine, Service Régional de l'Inventaire général du Patrimoine Culturel, Nancy
  • Bouvet Mireille-Bénédicte. Les Chapelles de la montagne vosgienne. Itinéraires du patrimoine n°133. photogr. Gérard Coing, Gilles André. Ed. Serpenoise,

    1997

    Conseil Régional de Lorraine, Service Régional de l'Inventaire général du Patrimoine Culturel, Nancy
Périodiques
  • Aube, Jean-Paul. Les fontaines qui au village pouvait guérir. L'exemple de la Meurthe et de la Meuse au XIXe siècle. Villages Lorrains n°122. mai 2008

    Conseil Régional de Lorraine, Service Régional de l'Inventaire général du Patrimoine Culturel, Nancy
  • Mathieu, Bernard. Le Culte des Fontaines.Nouvelle Revue Lorraine n°22. 2013

    Conseil Régional de Lorraine, Service Régional de l'Inventaire général du Patrimoine Culturel, Nancy
  • Poncin, Marie-Dominique. Le culte des sources et le témoignage éventuel de la tradition dans la cité des Leuques. Les Cahiers Lorrains juin 1987 n°2

    Conseil Régional de Lorraine, Service Régional de l'Inventaire général du Patrimoine Culturel, Nancy
  • Saint-Dizier, Marie-Helène. Sources, Fontaines et saints guérisseurs des Vosges. Les pouvoirs curatifs de l'eau. Mémoires des Vosges n°5. Société philomatique Vosgienne 2002

    Conseil Régional de Lorraine, Service Régional de l'Inventaire général du Patrimoine Culturel, Nancy
  • Bertaux, Jean-Paul. Le sanctuaire de l'eau de Grand d'Apollon... à Sainte Libaire. Le Pays Lorrain. L'eau en Lorraine. mars 2006.

    Conseil Régional de Lorraine, Service Régional de l'Inventaire général du Patrimoine Culturel, Nancy
(c) Région Lorraine - Inventaire général ; (c) Conseil départemental des Vosges - Varvenne Vanessa